Lil aux aguets
Il y a quelque chose de fascinant à observer quelquun qui observe, à guetter quelquun qui guette...
Il a, en permanence, lil aux aguets, loeil acéré, loeil en
coin. Dans sa façon de guetter, il ressemble à un oiseau de proie
; dans sa manière de déplacer, à une sauterelle : loeil panoramique
et le réflexe immédiat. André Morain hante les vernissages, les
événements, les inaugurations, les manifestations éphémères, et
il écrit, avec la lumière comme il se doit, la grande saga anecdotique
du milieu, du monde de lart. Pourquoi ces moments volés, ces
instants suspendus, ces plages fugaces ? Parceque les lieux de
prédilection de Morain sont ceux de rencontres fortuites, de présences,
certes en représentation, mais qui ne posent pas, ne se font pas
une tête pour lui, lignorent presque, tant sa présence est devenue
une habitude, une évidence. Ne dit-il pas lui-même : "On a fini
par me prendre pour un meuble de vernissage"... A force de ny
prendre garde, justement, on oublie quun meuble est mobile, quil
se déplace. Fausse posture qui lui permet dattraper, mieux, de
saisir ceux quil guette.
Cinquante photos en deux lots de vingt-cinq. Premier lot : quelques
vernissages qui séchelonnent de 1961 à 1976. Deuxième lot : des promenades au fil des allées de la FIAC, cet immense vernissage annuel et
démultiplié, de 1974 à 1997.
Soit trente-six ans damour de lart et de photos volées. Résultat, une spontanéité, une fraîcheur qui ne se démentent pas. En prime, une galerie de portraits, de personnages, de situations, de télescopages, tour à tour émouvants, grotesques, savoureux, oubliés, retrouvés... un travail de mémoire étonnant. Mais une mémoire légère, faite de riens et de tout. de ces riens que sont ces rencontres de vernissages, fortuites et évanescentes, et de tous ceux qui, célèbres ou obscurs, frimeurs ou effacés, nantis ou maudits, en constituent la chair et lesprit." Jai mis les pieds dans la photo à vingt-cinq ans " raconte, le sourire lui aussi en coin, André Morain. Heureusement, il y a aussi mis loeil et le doigt. Un oeil et un doigt qui ont déjà livré deux opus majeurs pour servir à la mémoire de ce demi-siècle et de ce plein monde, " le milieu de lart " (ed. Herscher) et " les Ambassadeurs " (ed. La Différence). Et qui nous donnent aujourdhui cette exposition virtuelle, et pourtant bien réelle, de cinquante photographies racontant, par le bon bout de la lorgnette, 25 ans de vernissages et 25 ans de FIAC.
Gilles de Bure